Le monde de l’éducation en général, et celui de l’éducation canine en particulier, ont en commun d’être complètement imprégnés des théories comportementalistes, apparues au siècle dernier avec les behavioristes anglo-saxons. Et le problème est que ces théories reposent sur un postulat dont l’expérience montre qu’il est faux.

On peut résumer ce postulat des comportementalistes de la manière suivante : les êtres vivants ont tendance à reproduire les comportements qui leur ont apporté un bienfait, tout comme à éviter de reproduire ceux qui leur sont apportés un inconvénient.

Avec un corollaire à ce présupposé : tous les comportements peuvent être ainsi plus ou moins conditionnés, et il n’y a pas de comportements innés.

Le plus extrémiste des comportementalistes, un nommé Skinner affirmait par exemple que l’on pouvait apprendre n’importe quoi à n’importe quel être vivant. Les seules limites étant les capacités cognitives et physiques des individus concernés d’une part, et l’habileté de l’éducateur d’autre part.

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Finalement, puisque l’on peut influencer les comportements dans le sens que l’on souhaite, il devient inutile d’envisager de combattre d’éventuels comportements non souhaités : dans ce système, ces derniers n’existent tout simplement plus ! Et c’est la grande découverte de « l’éducation positive » !

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Nous le savons : les critiques portées à la théorie comportementaliste ont été nombreuses ; rappelons le prix Nobel attribué en 1970 à l’éthologiste Konrad Lorenz (conjointement avec Karl von Frisch et Niko Tinbergen), pour ses travaux « sur les causes et l’organisation des schèmes comportementaux », qui montraient ou démontraient que dans beaucoup de cas, les comportements sont innés, qu’ils ne sont manifestement pas réductibles à la recherche d’un avantage (ou à l’évitement d’un inconvénient), mais que surtout, ils sont spécifiques aux espèces, dont ils sont un élément clé du processus de sélection darwinienne. D’autres courants scientifiques, vous le savez, sont allés encore beaucoup plus loin : ne citons que les sociobiologistes, qui pensent que les comportements individuels sont surtout déterminés par l’intérêt du groupe, ou à l’extrême, par le seul intérêt de « gènes égoïstes » (Richard Dawkins) ! Dans cette optique, les êtres vivants ne sont plus que « vaisseaux pour gènes », sans réelle volonté individuelle.

Mais ce n’est pourtant pas de ce côté que vous trouverez les interrogations les plus pertinentes à propos des comportementalistes, mais, paradoxalement, du côté des sciences sociales, appliquées aux directions des ressources humaines en entreprise.

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Si les théories des comportementalistes étaient exactes, il deviendrait extrêmement facile pour les directions des ressources humaines d’optimiser les systèmes de motivation des salariés. Or, l’expérience démontre que ce n’est pas le cas. Qu’il s’agisse d’un salaire, d’une prime, d’un intéressement, ou de n’importe quel autre système de motivation par la promesse d’une récompense, rien ne fonctionne durablement, et cela parce que « l’effet récompense » est celui qui s’émousse le plus vite.

On démontrerait d’ailleurs que « l’effet punition » ne fonctionne pas mieux, et cela n’a rien d’étonnant ; en effet, en dehors d’un point de vue strictement idéologique, il n’y a pas de différence entre les mécanismes d’influence de ces deux procédés, et il est donc naturel que le second ne soit guère plus efficace que le premier.

Le mouvement de ce que l’on appelle : « les entreprises libérées » part d’un point de vue complètement opposé. « Il est absolument impossible à un être humain d’en motiver un autre » affirme par exemple Bob Davids, propriétaire de « Sea Smoke Cellars », une de ces entreprises qui entendent se passer de hiérarchie et d’administration (Liberté & Compagnie, Isaac Getz & Brian M. Carney, éditions Fayard).

Pour ces nouveaux entrepreneurs, la seule manière efficace pour un dirigeant est de définir un projet, puis de laisser chacun libre ensuite d’agir à sa guise.

En effet, selon eux, l’individu n’est pas heureux parce qu’il chasse une récompense, mais parce qu’il se trouve placé dans un environnement qui lui permet de s’automotiver, de progresser, d’améliorer ses performances.

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Le mieux que puisse envisager le dirigeant est de mettre à la disposition de ces individus qu’il encadre les « nutriments » nécessaires à leur progression et à l’épanouissement de leurs capacités, puis de « laisser-faire ».

Bien entendu, ce « laisser-faire » comporte un corollaire, celui de l’engagement personnel de chaque acteur, qui devient ainsi seul et complet responsable de ses actes et décisions.

Pendant ce temps, les pratiques en éducation canine, et contrairement à ce que certains voudraient faire croire, restent étonnamment statiques.

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Pourquoi ? Parce que dans les faits, elles restent totalement imprégnées des principes comportementalistes, et notamment de la théorie des récompenses (des renforcements). L’éducation positive s’affichant le dernier avatar de cette théorie.

Or, l’effet récompense, ou même l’effet récompense – punition, inefficace, nous venons de le voir, pour les individus de l’espèce humaine, n’a aucune raison de se montrer plus pertinent pour les autres individus des autres espèces, et c’est en effet le cas : les êtres vivants n’agissent pas pour être récompensés, ou éviter d’être punis, même si dans certains cas, une observation partielle ou incomplète peut donner cette impression, et conduire par conséquent l’observateur à contresens.

Par exemple, ce n’est pas pour le poisson que leur donnera leur dresseur que les dauphins des « Marinelands » sautent avec autant d’ensemble que d’habileté à travers des cerceaux, même si c’est ce que croit observer le public, ou même ce dont se persuade le dresseur. En réalité, ils sautent avec autant d’ensemble que d’habileté à travers des cerceaux uniquement parce qu’ils éprouvent beaucoup de plaisir à sauter avec autant d’ensemble que d’habileté en dehors de leur élément naturel, et cela avec une grande précision. Et ils le font d’autant plus volontiers qu’ils observent que chaque bond les rend plus habiles et améliore leurs performances. Maintenant, si le dresseur veut ensuite leur donner un poisson, c’est tant mieux, et nos dauphins n’ont aucune raison de se refuser ce petit plaisir complémentaire.

De même, les chiens de chasse n’ont-ils besoin d’aucune promesse de récompense pour aller jusqu’au bout de leurs forces, quand ils sont à la chasse, parce que l’action de chasser est en soi leur récompense et suffit à leur bonheur.

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Avez-vous déjà vu un berger « récompenser » ses chiens de berger, qui pourtant font preuve d’une extrême énergie à exercer leur travail ? Non, bien sûr. Pour un chien berger, la garde et la conduite des troupeaux sont en soi sa récompense. Aucune autre ne lui serait de quelque nécessité que ce soit.

Voilà qui vaut même pour les chiens dressés à l’Obédience, à la mode anglo-saxonne, vous savez, cette manière d’aller, le nez collé contre le nombril de leur conducteur, avec cet air d’être comme suspendu au poing fermé de ce dernier, censé dissimuler une récompense alimentaire. Le conducteur et le public sont en effet persuadés que le chien n’agit ainsi que pour la récompense. Mais le chien, moi-même, et vous aussi désormais, savons qu’il n’en est rien : le chien agit par plaisir de se trouver l’espace d’un instant en harmonie parfaite avec son conducteur et cela suffit à son bonheur. Et d’ailleurs, quand ce n’est pas le cas, le spectacle en devient si misérable et affligeant, que le couple du conducteur et de son chien se trouve immédiatement éliminé de la compétition, quel que soit le niveau de celle-ci.

La conclusion de tout cela est que, comme les êtres humains, les êtres vivants n’agissent pas pour obtenir une récompense ou éviter une punition, mais fondamentalement, pour se trouver en harmonie avec leur environnement. En harmonie avec leur environnement, ils s’automotivent, ils progressent et améliorent leurs performances.

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Tout ce que nous pouvons faire est de mettre à la disposition de l’animal les « nutriments » nécessaires à son développement et à l’épanouissement de ses capacités. C’est à l’animal lui-même de faire le reste, et nous n’avons ni la capacité, ni d’ailleurs le droit moral de le faire à sa place. Nous n’avons que la capacité et sans doute le droit moral de « laisser faire ».

Le problème est qu’un tel programme est tout à fait hors de portée de l’éducateur qui ne se remet pas entièrement en cause. Et c’est d’ailleurs exactement la même chose pour les entrepreneurs. Voilà pourquoi les « entreprises libérées », malgré leurs incontestables succès, sont encore très peu imitées. On pourra faire la même remarque au sujet des « éducateurs libérés ».

Les nutriments ? De quoi s’agit-il ? Comment s’y prendre ? Voilà, si vous le souhaitez, qui fera l’objet de notre prochain entretien !

Où nous découvrirons en outre comment une « éducation libérée » permet en fait une synthèse du comportementalisme et de l’éthologie.

 

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